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Carnet de Jean Collot.
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Carnet de Route et Histoire d'un Marsouin
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C'était pendant l'année 1944, je travaillais chez les cultivateurs, aussi bien pour être caché aux yeux des boches que pour le peu de ravitaillement que je ramenais chez nous, assurant au moins le ravitaillement de la famille.

Vint l'heure de la libération, je passais quelques semaines dans les Forces Françaises de l'Intérieur (F.F.I) de Montier-en-Der, et, avec un camarade, nous nous engageâmes dans un régiment, le 161e R.I., à Nancy, afin de partir au plus tôt au feu, concourant ainsi à la libération du pays.

En France, ainsi que toujours ça a été, la paperasserie est reine, et nous ne voyons de jour en jour aucune note nous concernant.

Un départ des F.F.I. de Montier-en-Der et de St Dizier ayant lieu pour Chaumont, toujours pour prendre la direction du front, nous qui, un moment, avions l'idée d'aller à Paris prendre un engagement dans l'armée USA ou la Légion Étrangère, nous nous joignîmes à eux, et, le 29 septembre 1944, nous arrivons dans la cour de la caserne du 21e R.I.

Nous formons le 1er Bataillon de Marche Haut-Marnais, et nous passons une quinzaine à faire de l'exercice, puisqu'il est dit que sans savoir mettre l'arme réglementairement sur l'épaule, on ne peut se battre correctement. Pendant ces quinze jours, une frottée eut lieu entre nous, F.F.I., et quelques éléments du 1er Régiment de France qui voulaient se joindre à nous, savoir s'ils avaient participé ou non à la résistance, nous ne sûmes jamais le vrai et le faux.

Mon camarade Charles Vermandel, Belge, était dans la même compagnie que moi, et nous faisions de vœux afin que ces unités restent ainsi pour le grand jour où nous affronterions les boches.

Le 14 Octobre 1944, des camions de marques américaines viennent nous chercher, et vite, nous prenons la direction de Besançon, du Doubs, et nous arrivons dans un pays sale, dans la montagne, à Chaux les Chatillons. Nous sommes tous versés dans le 21e R.I.C. Dans la 9e Division d'Infanterie Coloniale, qui comprenait avant le 14e, 23e et 6e Régiment de tirailleurs Sénégalais, maintenant étant (donnée ?) les Européens 21e 23e et 6e R.I.C. Cette division venait d'Afrique, avait participé aux combats de l'Île d'Elbe, de Corse et du débarquement de Toulon. Maintenant elle tenait ce secteur du Doubs, où la pluie tombait sans arrêt, transformant ces pays en véritables rivières de boue. Les tirailleurs, véritables loques, marchent courbés sur des bâtons, les pieds gelés pour la plupart, souffrant du froid atrocement, et ils sont heureux que nous les relevions, car la situation en cas de contre-attaque allemande aurait pu être tragique.

Anciens Coloniaux, F.F.I., deviennent bien vite tous camarades, et moi, étant versé dans la 2e Cie du 1er Bataillon, j'ai le regret de voir partir notre vieux Charles dans la C.A.C. (Compagnie Anti-Chars). Je suis versé sous les ordres d'un jeune sous-lieutenant qui a l'air plutôt féroce, car, dès notre prise de contact, il assure à tous que le premier qui flanchera à la bagarre pourrait faire connaissance avec son Colt. Mon chef de groupe, un vieux sergent vient de Vassy, des F.F.I., est un des meilleurs gars, je suis content.

Le 15 Octobre, le lendemain de notre arrivée, départ pour Neufchâtel où nous remplaçons en ligne les tirailleurs, là, nous touchons la tenue américaine, le propre paquetage des tirailleurs. Enfin nous étions arrivés où nous voulions, seuls devant les lignes boches, et je fus assez fier de faire partie de la section qui du 17 au 22 prit position au hameau de la Combiance (?), à 500 m et moins de l'ennemi. Il n'y eut rien de spécial, sinon que quelques obus passaient de temps en temps au-dessus de nos têtes en ronflant, et allant s'écraser assez loin, sur l'arrière. Le froid et la pluie nous firent assez souffrir, et nous n'avions plus aucun vêtement de sec, mais qu'était cela contre le moral épatant que nous avions tous.

Le 22. Nous repartons à Chaux, nous faisons exercices sur exercices, maniement d'armes, manœuvres à tir réel, et le 12 au soir, en novembre, des ordres arrivent brutalement, des camions nous embarquent, et en route pour Pont de Roide, Roide, au milieu d'une cohue terrible de chars, de canons et de muletiers.

Le 2 à l'aube, nous sommes dans l'attente de l'heure X, au milieu des bourrasques de neige, quand un ordre ajourne cette attaque, les conditions atmosphériques ne le permettant pas.

Le(?) lendemain 14 Novembre après une violente préparation d'artillerie, nous passons à l'attaque, et malgré les tirs de contre-batteries et de barrage, nous fonçons et le plateau de Grattery est notre première prise. Des tués sont à déplorer, de nombreux blessés aussi. Buat(?) Paul, un de mes copains est frappé le premier d'un éclat dans la poitrine, c'est le cœur serré que je passe à côté de lui, au milieu des rafales et des claquements des mortiers et des obus. Le sinistre appel : « Brancardiers... les brancardiers... » se fait entendre tout partout, sur notre droite en même temps que nous, les zouaves montent à l'attaque du village d'Écurcey, mais alors que nous sommes dans les bois, sur le flanc des coteaux, eux se sont lancés à découvert, et c'est un horrible carnage, les Allemands ne se démasquant qu'en dernier lieu, lâchant des rafales à bout portant.

Du côté du Lomont, le fort, assistant à cette attaque, qui était le déclenchement du nettoyage de la boucle du Doubs, le Général De Gaulle et Mr Churchill ne perdent pas la vision de l'enfoncement des lignes boches. Le baptême du feu fut vraiment luxueux, et nombre d'entre nous ne l'oublieront pas. Obus balles mines faisaient un vacarme épouvantable, et ce fut avec soulagement que entendîmes s'atténuer le claquement des mitrailleuses adverses. Après une nuit passée aux aguets, dans la neige, au son des obus ui sifflaient sans relâche au-dessus de nos têtes, dans tous les sens, nous prîmes position aux alentours d'une ferme, de loin, Montbéliard était en vue, nous étions sur la bonne voie, la route de Belfort.

Le 17 nous fonçons en direction de Bondeval, la Section est en tête, le lieutenant nous fait passer sous bois, et bientôt, nous sommes sur le point de tomber sur l'ennemi, alors que nous débouchons sur la lisière, quand nous sommes pris par un tir d'armes automatiques provenant de blindés Allemands qui nous avaient décelés. La puissance de feu est effrayante, mitrailleuses lourdes, légères, canons légers s'en donnent à cœur joie, nous n'entendons rien, ou plutôt si, des hurlements dans tous les sens, sur trente-sept hommes qui sont à la Section, dix-huit sont touchés, le Lieutenant Dyèvre qui à quelques mètres de moi examinait l'ennemi à la jumelle à la poitrine explosée par une balle explosive.

Notre Section se replie, sur les ordres du Lieutenant Theveneau(?), mais où je suis, aucun ordre n'arrive je me trouve soudain seul avec deux camarades, Dubreuil et Girardot, tous deux hauts-Marnais. Les armes ne manquent pas, les trois sergents et les trois fusiliers sont hors de combat. Ici, sont de reste deux mitraillettiers, le F.M de nombreux équipements, et nous sommes trois. Je me munis du Fusil-Mitrailleur, et nous attendons, guettons le côté ennemi, bien que l'ami Girardot, qui ne possède pas trop de courage soit entièrement décidé à galoper vers l'arrière. Je lui fais entendre que se replier sans avoir reçu l'ordre est la dernière des lâchetés, nous devons rester ici coûte que coûte, il se plie.

Le soir approchant, je me décide à aller voir ce qui se passe aux environs. Je donne la main pendant quelques mètres à deux de nos gars blessés, Deschanet(?) et Tulpin(?). Je me trouve tout à coup en face d'une patrouille, capitaine en tête, de la 3e Compagnie, c'était le Cpte Vial. Il me demande des renseignements, et me dis de rester tant que je le pourrais, et prendre le commandement de notre petit groupe.

Nous restons donc là, tous les trois, fatigués mais prêt à bondir sur les boches s'ils s'aventuraient de notre côté, et nous attendons la nuit, qui ne tardera pas. Girardot, lui aurait été heureux que nous soyons bien loin, car rester là ne lui tenait pas du tout à cœur.

La nuit tombée, nous décidons de rejoindre la Section, qui doit elle-même avoir rejoint la Compagnie, que commandais le Capitaine Chabrot(?). Je prends le F.M, quelques équipements deux P.M en bandoulière, alors que mes deux compagnons ramassent eux-mêmes tout ce qui leur est possible, et nous remontons dans (la) forêt tout sombre, sans apercevoir âme qui vive. J'aurais durant le combat été frappé par des éclats de balle explosive, mais m'étant aperçu qu'aucun organe n'était touché, je ne m'en était pas soucié, mais cependant elle faisait, cette blessure, de plus en plus mal, et c'est avec une grande satisfaction que nous entendîmes tout à coup crier : « Qui va là ? … France répondis-je ! » C'était la 1ere Compagnie.

Nous cherchâmes la 2. et nous rencontrâmes un pitoyable défilé, on emmenait blessés et morts, en une triste caravane, d'où s'élevaient des cris et des râles de souffrance.

Je trouvais enfin l'Adjudant Holweck(?) et le Toubib. Ils nous guidèrent vers la Section, postée auprès d'un bois, prenant position afin de prévenir une contre-attaque. Je me présentais au Lieutenant, et lui donnait des renseignements, puis, nous allâmes creuser notre trou individuel, dans une terre dure comme de la pierre, où nous devions passer notre nuit. Je souffrais de ma blessure, et je dus abandonner, comme j'allais demander à un brave petit gars, Sourtelli(?) d'y regarder, le lieutenant qui passait me dit d'aller me faire soigner, et comme je lui disais que pansé ça irait probablement, il me dit : « Je vous donne l'ordre d'aller au poste de secours, munissez-vous d'une arme et allez !... » Je le fis.

Je retrouvais à environ quinze cent mètres à l'arrière, dans une grange défoncée beaucoup de camarades, geignants, couchés sur le sol, où l'on avait répandu un peu de foin tout humide, en attendant qu'il soit possible de les évacuer.

Les majors(?), à la lueur d'une bougie, me firent assoir sur une caisse et me retirèrent les éclats. On voulu m'évacuer, je refusais, et le lendemain un volumineux pansement dans le dos je rejoignais la Section.

On me fit partir en camion pour Bondeval, que les boches avaient évacués avec prestesse dans la nuit. L'Adjudant Holweck voulait m'évacuer, je lui refusais, ne voulant pas quitter les copains à la bagarre. Puis avec la Compagnie, où je repris aussitôt ma place, ce fut l'accueil délirant des habitants de Beaulieu – Exincourt – Taillecourt – Audincourt – Fesche-le-Châtel où nous passions hirsutes, sales, couverts de boue, embrassés cependant par les jolies filles.

À Fesche(?) quelques recrues sont faites, je fais la connaissance de Bailly et Couchot, ce dernier le roi des braconniers, avec qui je ferai plus d'un tour pendable. Je courrais aussi Melle.

Nous atteignîmes bientôt Méziré, dans le territoire de Belfort, Boron. Le 25 Novembre 1944 après de sérieuses alertes et divers à-coups, dans la nuit, dans des chemins couverts de boue, nous traversons de Chavanne le Grand, tout broyé, tout rempli de cadavres raidis, ayant l'air de maudir le ciel de leurs bras tendus vers les nues. Plusieurs fois, nous bondissons dans les fossés, mêlés aux cadavres chleux, car des rafales de mortiers nous arrivent dessus, les gars d'en face ayant sûrement entendu des bruits. Quelques temps après, harassés nous traversons un petit pont où est encore immobilisé un « Scherman » (Sherman) ayant eu sa chenille coupée par une mine. Puis c'est Chavanatte quittée quelques heures auparavant par les Allemands. Je suis terriblement malade, et cependant je prend la première faction, pendant que ceux d'en face canarde le village qui brûle à bien des endroits.

Deux jours après, nous déclenchons une attaque sur le bois d'en face, où pullulent les Boches, la Section se perd, nous sommes par un moment en pleines lignes Allemandes des abattis tout frais coupés nous font rebrousser chemin, en route, des jolis porcs bien roses sont croisés, mais, horreur, ils se repaissent de cadavres... Nous sommes perdu. Un volontaire est demandé afin d'aller aux renseignements. J'y vais, et tout à coup, isolé dans les bois, j'aperçois des hommes avancer lentement dans les broussailles. Serait-ce des chleux ?... Je me résigne, je vais appeler et si un geste agressif est fait je tire quelques coups de fusil et je tache de m'en tirer. Aussitôt dit, aussitôt fait, on regarde vers moi, des armes me sont braqués dessus, car dans la forêt il fait assez sombre, et le casque Américain dont nous sommes dotés ressemble assez à l'Allemand. Non, ce sont des Français, et la 2e Section encore, je m'approche et je vais faire part de notre situation au chef de Section : l'Adjudant-chef Delâttre (Delattre?). Enfin je vais retrouver la Section et nous sommes bientôt sur le bon chemin. Romagny est atteint, des nôtres gisent encore là, morts. Mausback(Musbach ?) est pris le soir, alors que les boches en sortent en nous bombardant par obus fusants, nous ne sommes que notre Section, et la situation est assez critique, un instant, enfermé dans une maison où les civiles vont et viennent affolés, j'en profite en tournant le dos pour remplir, le dos à la bonde tous les bidons des camarades, car je me suis accoté à un bon gros tonneau, ce qui fait dire au pirate de Couchot : « Ah ! Toi, tu ne perds pas le Nord. »

Une patrouille est envoyée afin de reconnaître le village. Le Caporal Edrue(?), Bailly et moi. Dans le centre du village, la nuit étant presque tombée, nous rencontrons une patrouille, rusés(?) nous préparons l'Embuscade, ceux d'en face en font de même, ça va chauffer.

Tout à coup, nous entendons : « Qui est là ? France... répondons-nous » C'était une patrouille Française, des chars qui venaient de rentrer dans le village par un autre côté. Un officier est là qui demande à voir le Lt. Théveneau. Je lui conduis, non s'en l'avoir, ne le connaissant pas, tutoyé comme un vieux frère, quand en faisant connaissance, chemin faisant il se présente : « Lt. Huntel du... Blindés » Je n'en revenais pas, et je lui fis des excuses ce à quoi il me répondit : « Ne t'en fais donc pas, ne sommes-nous donc pas les mêmes, officiers ou soldats, quand nous nous battons pour la même cause. ».

Le lendemain, 28 nous pénétrons à Dammemarie cette brave petite ville sur la frontière de l'Alsace, où les boches ont fait sauter les superbes viaducs et qui furent vidés je crois avec l'aide de la Légion. Nous y restâmes quelques jours, nourrit comme des Roys, mais ça ne durerait pas.

Un jour, dans un petit village, à Musback le Haut (Muespach-le-Haut?), où, dans la joie du repos, malgré les ordres, nous nous évadâmes jusqu'à une certaine ferme, où le chnaps (...) affluait. Au retour, malheureusement, nous eûmes, mes camarades Couchot, Nottebaert et moi un accrochage avec la cabaretière, qui jugeant que nous avions assez bu, ne voulut point nous servir. Si bien, que le lendemain, nous étions mes camarades et moi conduits dans une grange, entre deux sentinelles, par ordre du Capitaine, ayant huit jours de prison. Enfin nous ne fûmes pas malheureux, car les camarades qui ne nous oublièrent pas nous apportèrent qui un poulet, qui du schnapss (…), et firent visiter à deux jolies Alsaciennes, que nous connaissions bien les locaux qui nous avaient été si bien affectés.

Le 5 Décembre, étant à Landser, nous prenons un joli tir de l'artillerie Allemande la salle à manger des officiers est détruite alors que servie, ces messieurs n'avaient plus qu'à se mettre à table. Heureusement, il n'y eut aucune victime.

Après de nombreux déplacement, alors que nous nous trouvons à Burnaupt (Burnhaupt?), le 23 Décembre 44 nous arrive l'ordre de départ. Nous allons dans la forêt de la Haut(?), à quelques kilomètres de Mulhouse, sur les bords du canal du Rhône au Rhin. Nous sommes là dix-huit jours, dans des trous où il n'est même pas possible de faire du feu, par un froid terrible, si bien que nous sommes obligés de couper le pain au coupe-coupe, et la nourriture n'est pas très abondante, des gars sont évacués, car il fait si froid qu'ils ont les pieds gelés. Serrés comme des harengs, dans des gourbis construits avec bien du mal, nous prenons huit heures de garde la nuit, et le jour nous travaillons aux fortifications, car les boches sont là, sur l'autre berge, et balles et mortiers nous arrivent dessus au moindre bruit. Se laver, il n'y fallait pas compter, car se risquer jusqu'au canal c'était aller à la mort, et pour ceux d'en face également, aussi nous eûmes le désagrément d'avoir de vrais tribus de petites bêtes sur le corps, malgré que nous en écrasions énormément, ces bougres de poux pullulaient dans nos vêtements.

Durant ces positions, nous eûmes plusieurs blessés à la Section : Galliau(?) et Jouanneau par un obus de mortier, puis Jean Steffan et Lorraine(?). Nous étions prés de la cité de l'Ile Napoléon, et il y eut plusieurs attaques allemandes, la première le 25 Décembre, la seconde le jour de l'an, à minuit, alors que de garde, mon brave petit copain Fauqueux venait me présenter ses vœux. Heureusement, les Fridolins ne purent enfoncer nos lignes, et après un violent tir de notre artillerie ils se retirèrent laissant un grand nombre de morts et de blessés sur le terrain.

Le 8 Janvier 45 nous sommes relevés par d'autres unités, et nous descendons harrasés à Rixheim à deux kilomètres de Mulhouse. Après un court repos, pendant lequel nous avons le temps d'aller nous doucher et laver à Mulhouse, nous remontons en position sur le même canal. Pendant quatre jours nous sommes en réserve, sur une lisière de bois où gisaient de nombreux mulets, victimes des bombardements et du froid. Puis c'est à nouveau une période de 15 jours que nous allons passer sans relève dans d'autres gourbis, tout près de l'Ile Napoléon, et la température est encore plus violente, les chutes de neige sont fréquentes, par moment nous avons de 40 à cinquante centimètres de haut. Les gourbis sont ensevelis Pour la garde, et les patrouilles le long du canal, nous sommes munis de capes et de cagoules blanches, qui se transforment en glaçons avec la neige fondue. Nous touchons encore ici, comme souvent c'est le cas de nouvelles recrues qui viennent remplacer les morts et blessés, j'accueille dans ma canhia (cagna) un brave gars qui avec sa bonne figure rouge doit bien aimer le pinard, et je ne me suis pas trompé, car l'avenir me prouvera que comme ivrogne je ne pouvais mieux tomber. Nous devenons les meilleurs amis du monde. Il s'appelle Jean Maratray, et il est de Dijon en Bourgogne. Toujours dans le gourbi est brave Fauqueux qui a tout juste dix-sept ans, et Forest Pascal, un gars épatant, qui aurait tout donné. Nous nous accordons épatamment bien, et c'est à celui qui aura le Rhume, car des accords sont fait et conclus, que celui qui est grippé reçoit toute l'eau de vie que nous touchons. Aussi, c'est souvent que Maratray et moi sommes enrhumés.

Nous avons pu découvrir un petit fourneau, et toujours dans les cités de l'Ile Napoléon, des pommes-de-terre sont trouvées, nous augmentons notre ordinaire, qui est vraiment piteux.

Nous faisons beaucoup de patrouilles, surtout la nuit, enveloppés dans nos voiles blancs. Hélas, un soir, deux patrouilles se rencontrèrent, toutes deux françaises, et le Caporal Versou, qui commandait l'une d'elles, abattis mon camarade Cintrat(?) Georges, qui était venu de FFI de Montier en Der comme moi.

Vers la fin Janvier, nous sommes à nouveau relevés, et nous sommes conservés à la caserne Lefèvre (Lefèbvre?). C'en était fini de la Défensive, nous allions enfin passer à l'attaque.

C'est le recomplétement de munitions, et des exercices de tir, il n'est pas difficile de s'apercevoir que ça va chauffer.

Le 2 Février à 1 heure du matin, nous partons en camions pour les environs de Vittenheim (Wittenheim), nous devons attaquer Ste. Barbe.

Nous sommes conduit à pieds, sur la base de départ, et en chemin, nous dépassons une affreuse vision : un char immobilisé à côté d'une(...) Half-Track, qui est sautée avec un important lot de mines, de nombreux cadavres sont là, calcinés, tordus par la souffrance, et ce n'est pas pour nous réconforter, car qui sait, peut-être que dans quelques instants... Enfin, mieux vaut ni point songer.

Alors que nous sommes à la lisière d'un bois, attendant à bout de neufs l'heure qui nous jettera à l'attaque, nous subissons un violent tir de mortiers, qui nous cause la mort et la mise hors de combat de plusieurs camarades. À sept heures, en avant !

Nous progressons sur un terrain complétement nu et inondé, pataugeant dans cette sorte de grande mare, nous prenons par moment de bons bains, car les fossés sont invisibles. Il fait encore sombre, notre artillerie fait merveille, et c'est un splendide feu d'artifice sur les puits de Potasse et sur la cité que nous offrent nos canons. Cependant, en face, ils ripostent, et c'est au milieu des 88 que nous progressons.

Nous arrivons bientôt aux premières maisons, sur notre gauche, la 3e Cie a atteint l'usine, nous apercevons des habits verts un peu partout, deux allemands se sauvent devant nous, ils sont abattus par vingt coup de feu. J'en aperçois un, des bandes de cartouches sur les épaules qui essaie de franchir la route, j'épaule et d'une balle dans la tête, je l'abats là, au milieu de la rue.

Un char allemand nous fait des menaces, vite derrière les maisons. Et, c'est la méthodique bataille de rue, l'assaut de chaque maison, où sont réfugiés, qui au grenier, qui à la cave, nos bons gros fridolins, et les tireurs d'élite qui nous descendent beaucoup des nôtres, souvent d'une balle dans le front.

Le but assigné à notre Section est l'École, l'Église et la mairie.

Les chars boches patrouillent dans les rues et, se faufiler de maisons en maisons n'est pas chose aisée, car chaque maison a ses embûches, il faut sauter les haies, et si ce n'est une rafale de mitraillette, c'est un obus qui vous envoie en enfer. Traverser les rues, autant dire aller à la mort, acte presque impossible, car elles sont toutes balayées par les mitrailleuses Allemandes. Mais, la Coloniale a toujours prouvé qu'impossible n'était pas dans ses traditions, et comme ailleurs, nous passons. Hélas, beaucoup des nôtres tombent, Ballu, un camarade tombe dans un jardin, aussitôt deux volontaires partent le chercher, quand le chleux d'en face non content, tire sur les sauveteurs, et c'est un râle que l'on entend, car seul, Ballu est à nouveau touché, et arrivé près de nous il meurt. Il était l'ainé de onze enfants, il était le seul garçon.

Le Lieutenant Ariel(?) qui nous commandait ce jour là était derrière la maison, quand le caporal Versou lui demande sa carabine, afin d'en descendre un, dit-il. Il n'a pas le temps de tirer, une balle vient le frapper en plein ventre. Il est ramené près de nous, dans la maison où nous nous sommes repliés, car il est dit que le premier qui fait un pas est mort, et ce pauvre gars râlera pendant plus d'une heure, demandant à boire, près de nous. À neuf heures, les Allemands tenaient toujours l'école et la mairie, du haut du clocher, les francs-tireurs nous arrosaient, et leurs chars, presqu'à bout portant abimaient pas mal de maisons, où comme nous, des Marsouins étaient postés. Ce n'est que vers dix heures que nos chars arrivent à l'aide, des obus sifflent dans toutes les directions, pulvérisant des maisons, où, dans un coin de cave, sont réfugiés nos pauvres Alsaciens plus morts que vifs.

Le Caporal Leca a le doigt coupé par une rafale, le Sergent Roy a un petit éclat près de l’œil. Podnack(?) est défiguré, et mourra le lendemain, un moment je suis jeté par terre par une rafale de mitraillette, qui heureusement ne s'en prend qu'à un poteau à quelques centimètres de ma tête, je fais le mort, guetté par le fridolin, qui est à quelques mètres, puis me ramassant insensiblement, je bondis par dessus les haies, et en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, je suis dans la maison.

Nous arrivons enfin à l'église, après avoir traversé un terrain entièrement nu, tout est dévasté, seul, un autel avec la Vierge et Jésus, en bois est intact.

Devant l'église, deux des nôtres : Bailli et Sola, font les morts pendant pendant une demi-heure, guettés par des mitrailleurs boches, quand enfin il n'y a plus de danger, on s'aperçoit qu'ils n'ont aucune égratignure ni l'un ni l'autre. Pendant ce temps, l'école et la mairie sont prises par le restant de la Compagnie, le reste du bataillon opère à notre gauche et à notre droite. Vers quatre heures, nous sommes encore bloqués dans une maison, Émile Nottebaert essaie de mettre en batterie son F.M., il prend une balle dans le front, et son casque tombe, plein de cervelle. La terre est labourée près du coin où l'on met son nez, enfin on arrive au bout, mais c'est dur. Un gars montre son nez à la porte, de l'autre côté de la rue, il s'enhardit, mais les boches l'ont repéré, et il s'écroule, une balle dans la jambe. Un de nos chars nous protège, mais que peut-il faire contre ces ennemis invisibles...

Quelques-uns des nôtres traversent la rue, la maison où ils sont, aussitôt repérée prend quelques obus, le sergent Roy, s'aventurant derrière est tué.

Enfin, ce n'est que vers huit heures que nous sommes les maîtres de la Cité, et à quel prix ?..

Les Allemands se replient dans les bois et sur Enshiseim (Ensisheim), de l'autre côté de l'Ill.

Dans la nuit, nous prenons, notre groupe, positions dans une maison, à la cave, prêts à résister à une contre-attaque ennemie, et sitôt ma garde finie, je me vautre dans un tas de sable qui se trouve en bas, et où sont déjà couchés mes camarades. Hélas, nous nous apercevons le lendemain matin, que notre tas de sable vu dans la nuit, n'était autre qu'une tas de poussière de houille, nous étions beaux...

Toute la journée nous sommes bombardés par l'artillerie adverse, nous tentons de partir de l'avant, nous sommes forcés de nous replier, la patrouille dans une église est remise, c'est une autre Sections qui la faîte(?), plus tard, et malheureusement avec beaucoup de pertes.

Le lendemain, au soir, nous allons, le groupe, passer la nuit dans le bois, couché sur la neige, et avec mes sauts dans les fossés remplis de glace, j'en contracte un enrouement tel, que je ne puis plus parler. Nous changeons d'habitations. Le 4, alors que j'étais occupé, ayant changé de groupe, (on en avait reformé deux avec ce qui restait), j'étais sous les ordres du Sergent Bergé, puisque Roy était tué, mon brave copain Fauqueux vient me voir, pour m'appeler avec lui boire un verre. Sa maison où il cantonnait était à une trentaine de mètres, un obus boche tombe, le blessant grièvement d'un éclat, qui lui rentre dans la poitrine, et en ressort avec des lambeaux de foie. Il a cependant encore le courage de rentrer dans la maison, et de s'affaler dans les bras aux camarades. Je fonce le voir, et le réconforte comme je le peux, assez brusquement, afin qu'il ne se mette pas de mauvaises idées, et qu'il se croie moins touché.

L'ambulance arrivée, je l'accompagne un grand bout de chemin vers Mulhouse, et durant le chemin, il me prie d'écrire à sa marraine de guerre, puis je lui fais mes adieux, en lui offrant mes meilleurs vœux, quoique je m'aperçoive que c'était bien fini. Quelques jours après, je reçu des nouvelles d'une infirmière à qui j'avais prié de me tenir au courant de son état, elle me dit, dans cette lettre très touchante, que Fauqueux était mort très courageusement, après que l'on eu tout fait pour le sauver. Il avait dix-sept ans.

Nous poursuivons notre avance, et nous arrivons à Enshiseim (Ensisheim), de l'autre côté de l'Ill, franchie de vive force par des unités de chez nous, y compris la C.A.C., où était mon camarade Vermandel. Ils eurent beaucoup de pertes. Il a le bonheur de ne rien avoir, je le rencontrais et nous fûmes très heureux.

Le 7, encore attaque ; nous fonçons dans la Haut (?), traversons le canal sur des passerelles, où il faut être semi-équilibriste pour arriver de l'autre côté. Nous continuons vers Chalampé, et nous avons de sérieux atouts, des morts ; le Sergent Porché, le soldat Combray (Cambray?) - Lacroix, qui avait son frère à la cuisine, ignorant la mort de celui-ci. De nombreux blessés aussi.

Enfin, la dernière étape sur le Rhin est franchie et la Haut (?) est en majeur partie libérée de Teuton.

Nous redescendons à Enshiseim (Ensisheim), puis à Mulhouse, le 17-2-45, nous partons pour Matzenheim, après avoir traversé Selestat et Colmar.

Là, pendant quelques temps exercices et manœuvres, nous nous reposons, et cela nous est très salutaire, car nous en avions bien besoin.

Le 26 février, nous partons de Matzenheim pour Stockfeld, sur le bord du Rhin, nous sommes quelques jours en réserve, et le 2 mars, c'est sur les rives mêmes que nous sommes établis. Nous sommes soit dans des gourbis, derrière la digue qui borde le fleuve, soit dans les anciens blockhaus, aux trois quarts démolis, que nous aménageons tant bien que mal. Depuis Matzenheim, le Sgt. Théveneau nous est revenu, et sous ses ordres, nous nous fortifions le mieux possible, car de temps en temps, des corps spéciaux chleux font des débarquements sur notre rive. Nous dormons à peine, et le jour, travail. Il pleut sans arrêt, et nous sommes imprégnés d'humidité. Tous nous sommes enrhumés.

En face, sur l'autre rive, on aperçoit les blockhaus ennemis, intacts, bien protégés, très serrés, prêts à cracher le feu si nous nous aventurons à faires des folies.

La nuit, de ma meurtrière, souvent je lâche des rafales de mon F.M. Dans leur direction, mais la riposte est prompte.

Dans la nuit du 10 au 11 Mars une de nos patrouilles de liaison, composée de trois hommes : Caporal Edme – Tarjet et Jourdheuil partent faire la liaison avec le blockhaus voisin, à quelques centaines de mètres. À leur retrour, un commando boche, débarqué par surprise, et nombreux d'une trentaine d'hommes, bien embusqués les attaquent. Grenades et mitraillettes crachent le feu. Edme, frappé d'un éclat fait le mort, Jourdheuil est tué, Tarjet assommé est emmené prisonnier, au remord de conscience, nos bons allemands ruinent avec des grenade le corps de Jourdheuil. Pendant ce temps, Edme réussi à se traîner jusqu'au Poste Avancé, et décrit la situation. Ce n'est que mortiers et grenades, rafales sur rafales, mais les Boches réussissent à rembarquer, et à emmener Tarjet, qui plus tard sera libéré dans un camp, à Menningen, par les troupes Américaines.

Dans cette nuit, beaucoup crurent leur dernière heure venue, mais après toutes ces alertes, continuelles, c'est avec un soupir que nous voyons arriver la relève, le 12-3-45. Nous redescendons à Grafenstaden (Graffenstaden) où nous pouvons enfin nous coucher sur de bons lits, et encore, en cachette.

Là encore, exercices, puis nous repartons en positions à Plobseim (Plobsheim) le 19-3. Nous faisons des patrouilles sur le Rhin, qui se trouve à environ quatre kilomètres, et c'est à chaque coup dix kilomètres que nous accomplissons l’œil aux aguets.

Le 26, nous partons au Fort Hoche, où, à part quelques patrouilles, nous sommes assez tranquilles, assistant souvent aux tirs de notre artillerie sur les blockhaus de l'autre côté.

Le 30, nous sommes relevés, et direction Itersenswillers (Itterswiller?), dans les Vosges, où nous devons faire d'importantes manœuvres, mais, sitôt arrivés, le lendemain, contre-ordre, et départ à 4 heures du matin, nous retournons à Grafenstaden (Graffenstaden), puis Strasbourg, et via Sarrebruck, nous pénétrons en Allemagne, par la ligne Siegfried, enfoncée par l'armée U.S., et nous atterrissons dans un petit village, Legmersheim (Leimersheim ?).

Le 1er Avril, nous touchons les munitions en pagaïe, le Rhin est tout près, et nous devons traverser le soir, nous nous reposons, au son des 88 allemands qui nous arrivent de temps en temps en signe de bienvenue. Nous sommes sous les ordres d'un nouveau, le Lt. Viellard.

Le 2 avril 1945, à l'aube, nous partons sur la base de départ, à quelques cinq cent mètres du fleuve, nous sommes dans l'attente, assez angoissés, et vraiment il y a de quoi...

Vers onze heures, après une légère préparation de notre artillerie, c'est l'embarquement. Déjà des chars français tirent sur les meurtrières de blockhaus d'en face, les mettant dans l'impossibilité de tirer, pendant que la 3eme compagnie débarque en première vague. Nous, la 2 nous débarquons aussitôt et nous devons pousser de l'avant, à l'intérieur du dispositif ennemi. Notre Section embarque, nous devons être sept sur chaque embarcation, je suis le huitième, je monte sur une autre, avec des camarades, quand l'esquif que je voulais prendre, mal chargé se retourne, et c'est moitié noyés, que l'on repêche les gars. Hélas, un des nôtres ne reviendra plus, c'est Voso Marion, un nouveau, il est noyé. Des obus arrivent sans cesse, tombant dans le fleuve et sur la berge, les éclats font des ricochets, et une barque de retour, remplie d'Allemands prisonniers, reçoit un obus de plein fouet, et, coupée en deux, elle sombre avec sa cargaison. Aucun ne sont remontés. Enfin, nous prenons pied sur l'autre à bord, et le Lt. Viellard en tête nous fonçons en avant. C'est un vacarme épouvantable, de nombreux blessés sont à déplorer, nous sommes arrivés près d'une digue, où nous nous plaquons, car l'ennemi déclenche un tir de barrage terrible, et bien ajusté. C'est sur cette digue que sera tué André Étienne de Marnaval. Les obus nous éclatent à quelques mètres derrière cinq six dix mètres, encore des blessés, nous voyons arriver vers nous, au milieu des explosions et de la fumée le reste de la Section, Sola – Degrelle sont touchés. Nous bondissons de l'autre côté, et nous suivons la lisière d'un petit bois. Un blockhaus apparaît soudain, il est prit d'assaut, et bientôt d'énormes flammes sortent des meurtrières, en même temps que des cris et des sanglots. C'est la guerre. Poinsot (?) prend une balle dans le bras, il est aussitôt évacué.

Mon F.M. s'enraie, je prends un fusil allemand à répétition et je fais mouche sur une meurtrière d'un blockhaus à environ cent mètres, pendant que Santelli me nettoie mon arme.

Nous évitons un marécage, avec le Sergent Fratacci (?), alors que nous étions en éclaireur, nous le jugeons trop traître, mais la Section s'y engage, malgré nos dires, et, c'est une mitrailleuse allemande qui se démasque, tirant sur ceux qui ont eut l'imprudence de s'empêtrer dans les marais.

Grevêche (?) est tué, Leverdier blessé.

Nous couchons dans les bois, devant le village de Léopoldschafen (Leopoldshafen), dans des gourbis désertés par les boches, et l'artillerie allemande s'en donne à cœur joie, surtout sur notre lieu de débarquement, où arrivent sans cesse de nouveaux renforts. La Compagnie a des pertes assez importantes.

Le 3 au matin, Leopoldschafen (Leopoldshafen) est pris, nous libérons des prisonniers, quelle joie pour eux et pour nous.

Nous fonçons toujours, malgré ponts coupés, embûches de toutes sortes, et le 4 au matin notre Section est en tête, nous pénétrons à Karlsruhe Capitale du pays de Bade. Attaquée par plusieurs endroits par notre division la ville fut prise sans trop de pertes, et quoique ils aient élevé de grands murs aux entrées de la ville, les boches se sauvaient à toute vitesse.

Nous nous reposons quelques jours à Karlsruhe puis en avant, toujours en avant !..

Les villages tombent après les autres, la bagarre est souvent sanglante, mais l'élan est donné.

Un jour, aux environs du Rhin, près de Forscheim (Forchheim ?), sous les ordres du Lt. Théveneau, la Section part dans la forêt, en dispositif de pointe à gauche de la Compagnie. Nous traversons une rivière, le pont étant coupé depuis très peu de temps, et nous arrivons bientôt à une digue, battue par le tir de nombreux blockhaus. Le premier est complétement vide, aucune présence de chleux, nous avançons lentement, car le terrain peut être miné, j'aperçois deux hommes, qui ne nous ont pas vu, à environ cinquante mètres, je le signale au Lt., « Ce doit être des nôtres ! » dit-il et il envoie une patrouille. Je rabaisse donc mon F.M., que j'avais un instant pointé sur ces deux hommes. Tout à coup, ils aperçoivent notre patrouille, et bondissent dans trous, un peu plus loin, et canardent notre patrouille, qui sont eux-mêmes forcés de se transformer en coureurs. Près de moi est Barou, ivre, qui me prie de le réveiller s'il s'endort, debout sur le chemin est Liprandi (Lipraudi?), lui-même ivre comme un Polonais, qui sous pression fait le fanfaron pendant que les boches nous canardent. Tout à l'heure, il avait fallu que le lieutenant le menace de lui loger une balle de carabine dans la tête pour le faire avancer, et il avait eu recours à son bidon plein de niole (gnole...), ainsi que Barou. Je bondis, l'envoyant rouler dans une tranchée, où il s'endormira probablement, car ce n'est que plusieurs jours plus tard qu'il rejoindra la Section. L'instinct de préservation étant très développé chez lui... Il est pour mon camarade Maratray et moi un remonte moral, car sitôt que le baroud commence, il devient verdâtre, et nous ne pouvons nous empêcher de le blaguer. Encore une fois, ce diable de Liprandi (Lipraudi?) avait eut chaud, car le tir allemand était assez précis, et un poivrot ne voit jamais le danger.

Et puis, nous continuons l'attaque, plusieurs blockhaus sont pris, évacués par leur habitants. Un moment, nous sommes bloqués, on demande des volontaires pour une patrouille. Le Sergent Fratacci, Denis, mon chargeur Berthe et moi fonçons en avant.

Nous atteignons un petit monticule, dans les broussailles, où je m'établis avec le F.M. devant nous c'est un marécage, à notre droite le blockhaus qui nous empêche de passer, à gauche toujours les boches, et derrière, assez loin, la Section. Le Chef, Sergent Fratacci part demander des ordres, ayant une grande confiance en moi, bien que je sois avec deux jeunes.

Le temps se passe, nous ne voyons rien. Des coups de feu partent de-ci de-là et nous commençons à croire de drôles de choses, et si la Section nous avait abandonnée !...

Peut-être aussi que le blockhaus a été occupé sans bruit par nous, les boches étant partis. Au bout d'une heure, je décide d'aller sur ce petit sentier qui conduit au blockhaus, des broussailles nous cachent tout, mais nous verrons bien... Si ce sont des Françaises tant mieux, mais si ce sont des boches, et bien adieu, à nous trois nous ferons notre possible. Nous aurons au moins la satisfaction de montrer aux boches que nous trois, nous ne nous sommes pas retirés et gare (à) leurs plumes.

J'arme cependant mon F.M., et Denis marchant en éclaireur à environ un mètre cinquante devant moi, Berthe, derrière moi, avec les chargeurs, nous nous glissons le long du petit sentier, cachés par les broussailles.

Tout à coup, avec une rapidité inouïe, nous nous trouvons à quelques mètres d'une troupe d'Allemands, couchés l'arme au poing, ne s'attendant point à être surpris sur leur flanc. Avant qu'ils soient revenus de leur stupeur, un coup de fusil part, c'est Denis, qui vient d'avoir son homme, mais il tombe, et avec Berthe détale épouvanté. D'autres coups partent à bout portant, sans m'attendre, je ne sais pas si Denis et Berthe sont touchés, mais moi je n'ai rien, et froidement, je leur vide ma boîte de chargeur dessus, leur causant un désarroi terrible, et en envoyant plusieurs en enfer. Cela se fit si vite, que quelques secondes après notre descente, je me trouvais dans un trou d'obus, à quelques mètres de là, baissant la tête au milieu des miaulements et des éclatements de balles explosives ou non, que me décochaient ces bons Dodors.

Je leur vidais encore une boîte de vingt cartouches, et en rampant, je pars à la recherche de mes deux petits gars que je suppose blessés, et qui sont disparus.

Je me promenais, l'oeil aux aguets, le F.M. prêt à tirer, ne voyant ni Français ni boches, et je ne découvrais enfin qu'une boîte à cigares que Berthe avait avant la patrouille, attaché à sa ceinture. Je me rassurais sur son compte, car il avait dû la perdre en courant, et Denis était peut-être avec lui.

Je ne voyais pourtant trace de personne, à l'endroit où nous étions partis, laissant la Section, plus rien. J'appelais... Rien... Je repars en rampant jusqu'au lieu où nous étions postés, sur la petite butte, au risque de me faire tuer comme un rat, et là encore, aucun bruit, rien.

Un instant, je crus que les boches rencontrés étaient des isolés, pourtant ils étaient bien une quinzaine, mais bientôt je pus me rendre compte du contraire, car les habitants du blockhaus remontaient avec des brancards de l'endroit où nous les avions rencontrés, transportant sûrement leurs macchabées, qui avaient fait la connaissance de mon Fusil-Mitrailleur. Je montais sur la digue, bien en vue, et les hommes, me voyant tout seul avaient l'air de se cacher, je criais un appel, et je n'eus que le temps de me jeter à plat ventre, une rafale de mitrailleuse me passant à ras du dos. J'avais préparé mon poignard, résolu à tuer le premier qui me voudrait approche, et je ne savais que faire, aller vers l'arrière et me perdre, car nous n'avions pas empruntés une piste pour venir, avec la Section, et il se pouvait que d'autres éléments allemands soient par-là, ou bien, attendre une nouvelle attaque française. De temps en temps, de violents tirs d'artillerie s'abattaient sur un endroit que je venais de quitter, m'ayant probablement repéré, les boches croyaient avoir affaire à une véritable armée. J'étais seul...

J'atteins un blockhaus pris par nous, quelques temps auparavant, et là, plus personne, ni Français ni Allemands, je le visitais, mon F.M. au poing, et quand je tournais la tête en remontant à l'air libre, je vis une petite colonne d'hommes qui arrivaient de la direction d'où nous étions venus le matin. Je me planque, prêt à les accueillir comme des rois, si ce sont des boches, mais je reconnais bientôt le casque américain. C'était des gars de la 2e Section, un groupe, commandé par le Sergent … et accompagné du Lieutenant Girardon. Je me fis reconnaître, et qu'elle ne fut point leur surprise de me trouver seul, là.

J'expliquais mon cas, en quelques mots, donnais des renseignements au lieutenant, et il décida d'aller prendre pied dans le blockhaus un peu plus en arrière, sur la digue, qui était celui que nous avions pris le premier, et que nous avions trouvés sans les habitants. Le lieutenant partis avec un homme, pour chercher du renfort et voir le Capitaine, car nous sentions que ça allait frotter.

Et les boches, en effet, contre-attaquèrent. J'étais à la meurtrière du blockhaus, de temps en temps, quand je voyais une ombre se faufiler en face, dans les broussailles, je lâchais une petite rafale, car je me voyais à court de munitions, et il fallait les économiser sérieusement. D'autres camarades avaient installé un F.M. dehors, et, pour arrêter l'avance des Allemands sur le côté gauche de la digue, ils balançaient des grenades, car ce côté n'était pas visible, et nous risquions une surprise, et je ne tenais pas du tout à laisser mes os calcinés dans ce tombeau de ciment.

Les boches réussirent à installer une mitrailleuse légère à environ cent mètres, dans une tranchée et bien camouflés, canardaient la meurtrière d'où je leur tirait dessus. L'attente était longue, je m'attendais à recevoir un panzerfaust d'une minute à l'autre, et le Sergent fut bientôt forcé de glaner des cartouches aux voltigeurs, je n'en avais plus.

Enfin, des voix ; nous soufflons, et un groupe de Commandos, de la Cie apparaît sous le commandement du Lieutenant Viellard, toujours aussi calme, que sous son commandement, quiconque serait allé au diable. Puis les deux autres groupes de la 2eme Section, qui me ravitaillèrent ainsi que mes camarades en cartouches et grenades.

Les Commandos et la 2eme Section ont l'ordre de contre-attaquer, les premiers sur la droite, les seconds sur la gauche de la digue.

Le lieutenant Girardon me dit de monter sur le blockhaus, et d'appuyer des feux de mon F.M. leur progression. Je lui demande d'aller avec eux, il me répond tout à l'heure, on te fera signe.

Je vais voir le Lt ; Viellard et je lui dit que ne vais pas rester comme un inutile sur ce blockhaus, alors que plus loin il y aura du sport. « Vient va !.. » et j'y vais.

Nous, le groupe de Commandos nous allons jusqu'au premier blockhaus que les boches avaient réoccupé, une grenade nous tombe dessus, en plein milieu du groupe, personne n'est touché, je balance une quadrillée, et un brave vieux, appelé Papa se jette en avant, lâchant des rafales de mitraillette, avec le Lt.

Nous fonçons, et quelques instants plus tard trois Allemands sont là, sur le terrain morts, cinq sont prisonniers. Nous fonçons toujours, et le blockhaus d'après, pris d'assaut par la gauche par la 2e Section et par la droite par nous, y passe comme l'autre. Puis avec mes copains, ces rudes gaillards de commandos, nous fonçons à la poursuite des boches dans les bois de peupliers, le long de la digue, pour prendre les blockhaus de gauche, secondés par la 2e Section, et isoler ceux de droite, sur le bord du Rhin. Ce fut une bagarre du feu de Dieu, les boches, commandés par des officiers et sous-officiers SS tiennent fermes, debout derrière les arbres.

Cependant, nous courrons toujours, leur fonçant dessus. Un fridolin, se démasque, épaulant son arme dans ma direction. En un clin d’œil, j'ai moi-même épaulé, je lâche une rafale, et son compte est réglé. Au fond, sous le couvert, ça grouille, les habits verts foisonnent. Moi et quelques commandos, sommes un instant bloqués par des barbelés. Un Caporal les passe, un nommé Biget (un titi de Paris.) Je lui lance mon F.M. pour pouvoir passer, mais le reçoit par le canon, et celui-ci étant si chaud qu'il laisse une partie de la peau de ses mains. Nous passons. Papa, ce vieux brave, et un grand gaillard, X... le gavroche dégingandé par excellence, et moi décidons d'aller voir ce qui se passe dans les blockhaus que nous apercevons à travers les feuillages, sur notre droite.

Des hommes se sauvent dans notre fourré à notre approche. Papa me dit : « Ne tire pas, ce sont des nôtres … - Pas vrai, lui dis-je, ce sont des boches et je parie un bidon de niole. - Tenu, me dit Papa. » En même temps, je lâche une rafale de F.M., et plus rien, qui un gros Chleux qui comme ses camarades détale à toute vitesse et disparaît derrière un buisson ? Nous éclatons de rire. J'ai gagné.

Sur le blockhaus ! crie Papa. Tout à coup bondit devant nous un énergumène tout pâle, qui lève les bras si haut qu'il en est tout déculotté, et qui crie dans un affreux jargon : « Autriche - Autriche ». Un coup de pied dans la partie la plus charnue de son individu par X... le remet un peu d'aplomb. Nous lui demandons : Camarat ?! - Hier : répond-il en montrant le bloc. À quelques mètres à l'entrée du blockhaus, une tête passe, puis de grands bras, surtout les bras sont visibles, puis d'autres encore, et c'est une douzaine de prisonniers que nous avons là. Mes deux compagnons les fouillent, pendant que mon F.M., la gueule tout fumante leur enlève tout intention de tentative de fuite. Deux revolvers sont trouvés sur ces messieurs, et moi qui en voulait tant un... J'interroge un vieux à la tête toute pelée, qui m'indique une direction, des buissons et me dit : « Vill Camarat... » Laissant mes deux gars à la garde des prisonniers, je vais prudemment vers ce blockhaus, où, dans une tranchée, alors que tous mes sens en éveil je rampais, j'aperçois, casqués, bottés, armés une vingtaine de boches, qui ne m'attendent sûrement pas. Ils sont en état d'alerte. J'épaule, et leur lâche une rafale au ras de leurs gros casques d'acier, puis je leur crie : « Cou-Cou... ». Il y a un moment d'hésitation, ces gros doryphores regardent ce jeune gars, tout seul, qui vient de leur causer une telle frayeur, puis saisissant leurs fusils, avant que je sois revenu de ma surprise, balancent tout par dessous le parapet : casques, armes, équipements Hélas ! Je suis encore refait, et là encore pas de pétard, nous buvons une bonne rasade de Snapss (…), ça nous remet des émotions. Un pauvre vieux, me montre qu'il crève de soif, et je peux m'empêcher de lui en filer un coup, sous l’œil étonné des autres fridolins.

Bagarreur Soit, mais sauvage, Non.

Après avoir rassemblés hommes et butin, sur les bords de ce maudit Rhin, à quelques mètres de la frontière Alsacienne, que nous trois seuls, avons pu apercevoir, puisque, étant isolés du reste de notre unité. Nous repartons en direction de la digue où étaient restés les autres Commandos et la 2e Section. Là aussi la bagarre avait été rude et de nombreux cadavres boches gisaient là, sanglantes. Un des nôtres, les brodequins fichus, se permis la fantaisie de chausser les chaussures d'un Lieutenant SS, qui était là, mort, à ses pieds.

Nous eûmes un accueil enthousiasme, et les Lt Viellard et Girardon nous félicitèrent. Puis un important convois de prisonniers fut acheminé vers un village occupé par nos troupes, sous la garde de Papa et de X... Moi, je dus rester là, on avait encore besoin de mon F.M. (Sacré « Gamin » va ! )

Par un effet presque miraculeux nous n'avions qu'un blessé, de la 2e Section qui avait prit un éclat de grenade à la cheville.

Quelques bicyclettes oubliées par les boches sont là, j'en choisis une, et je remplis mes poches de biscuits secs, que je trouverais affreux dans un autre moment.

La nuit commence à tomber, et nous attendons des ordres, quand des pas résonnent sur la digue, où il y a un chemin. Vite, nous en sommes en position, et, une colonne de chleux vient se faire faire prisonnier bien bêtement. Ils ont des blessés, et le nôtre est chargé sur le dos de quatre costauds, et moi, qui ait comme butin une superbe mitrailleuse légère allemande, je la confie aussi à un prisonnier, car je suis à bout. Nous reprenons le chemin parcouru, pendant l'attaque, et une seconde colonne de prisonniers vient se joindre allégrement à nous, ils sont fourbus, et voient bien que c'en est fini pour eux.

Nous retraversons la rivière à gué, à la lumière des torches et des briquets. Je ne lâche pas mon vélo. C'est un vrai travail de titan que de passer les blessés, et avec l'eau aux hanches, les fridolins ne sont pas beaux.

Après une marche atter(?)te, nous arrivons au village, à … les prisonniers sont entassés dans une cave, où ils seraient bien incapables de se coucher, tant ils sont serrés. J'oublie ma mitrailleuse, et après bien des recherches je la retrouve, mon dodor, poussant un peu loin sa soumission l'avait descendue avec lui.

Enfin, il est trois heures du matin, et renseigné par les sentinelles je retrouve la Section. Avant de rentrer je croise le lieutenant Théveneau qui me crie : » Qui va là ?.. - Collot – Ah ! C'est toi, tu t'es bien battu, tu as fait du bon boulot, c'est bien... » Je ne réplique rien, et je rentre, en pensant que faire replier la Section en laissant trois gars, sans les prévenir, n'est pas bien logique, et, surtout pas dans les traditions de la Coloniale.

Tous dorment, accablés, les sentinelles sont très heureuses. Le matin, quand la Section s'était repliée, plusieurs auraient voulus aller notre aide, mais les ordres sont les ordres, et c'est le cœur gros qu'ils nous avaient abandonné, je devrai dire : m'avaient abandonné, car Denis et Berthe les avaient rejoints aussitôt, et en entendant les rafales que je lâchais, tous se demandaient ce que je devenais, et n’espéraient plus me voir vivant. Un Soldat de la Section, Cau, qui était venu porter des ordres au Lt Girardon le soir, avait déjà annoncé qu'il m'avait vu. Et, pour bien leur assurer que j'étais vivant, l'estomac dans les talons, je plongeais mes mains dans un grand bocal de groseilles, et en quelques instants je m'engloutis le contenu. Enfin, rassasié je me couche, et je me mets à roupiller aussitôt comme un loir.